31
Wallander passa le reste de la journée à Lund. Chaque heure qui s’écoulait renforçait son sentiment : c’était par l’intermédiaire de Katarina Taxell qu’ils avaient le plus de chances de trouver la solution. Ils cherchaient une femme. Il n’y avait plus aucun doute quant au fait que celle-ci était impliquée dans les meurtres. Mais ils ignoraient si elle agissait seule et, surtout, ils ignoraient le mobile.
La conversation avec la mère de Katarina Taxell ne donna aucun résultat. Elle commença par tourner dans l’appartement, de façon hystérique, à la recherche de sa fille et du bébé disparus, et se retrouva à la fin dans un tel état de confusion qu’il fallut demander des renforts et l’accompagner chez un médecin. À ce stade, Wallander avait acquis la conviction qu’elle ignorait où se trouvait sa fille. Les quelques amies qui, d’après la mère, auraient pu venir la chercher en voiture avaient été aussitôt contactées. Toutes étaient tombées des nues. Wallander, cependant, ne se fiait pas à une simple impression au téléphone. À sa demande, Birch rendit personnellement visite à chacune d’entre elles. Pendant ce temps, Katarina Taxell n’avait toujours pas reparu. Wallander était certain que la mère connaissait bien les fréquentations de sa fille. De plus, son inquiétude était sincère. Si elle avait su où se trouvait Katarina, elle le leur aurait dit.
Wallander avait aussi traversé la rue jusqu’à la station-service pour demander à l’employé — un garçon de vingt-quatre ans qui s’appelait Jonas Haver — de lui répéter ce qu’il avait vu. Le témoin idéal, pour ainsi dire. Jonas Haver semblait épier son environnement sans relâche, comme si ses observations pouvaient à n’importe quel moment se transformer en un témoignage décisif. La Golf rouge s’était arrêtée devant l’immeuble au moment où une camionnette de livraison de journaux quittait la station-service. Ils réussirent à retrouver le chauffeur de la camionnette, qui put à son tour affirmer avec certitude qu’il avait quitté la station-service à neuf heures trente précises. Jonas Haver avait noté de nombreux détails, entre autres la présence d’un grand autocollant sur la vitre arrière de la Golf. Mais la distance l’avait empêché de voir ce qu’il représentait, ou de lire le texte qui l’accompagnait. Il confirmait que la voiture avait démarré en trombe, d’une manière qu’il persistait à qualifier de masculine. Seulement, il n’avait pas vu le chauffeur. Il pleuvait, les essuie-glaces balayaient le pare-brise. Il n’aurait rien pu voir, même s’il avait cherché à le faire. Cependant, il était convaincu que Katarina Taxell portait un manteau vert pâle et un grand sac Adidas et que l’enfant était enveloppé dans une couverture bleue. Tout s’était passé très vite. Elle était apparue sous le porche au moment où la voiture s’arrêtait. Quelqu’un avait ouvert la portière arrière de l’intérieur. Elle avait déposé l’enfant sur la banquette avant de mettre son sac dans le coffre. Puis elle avait ouvert l’autre portière arrière, du côté de la rue, et elle était montée. Le conducteur avait démarré avant même qu’elle ait eu le temps de refermer complètement la portière. Jonas Haver n’avait pas retenu le numéro d’immatriculation — Wallander eut le sentiment qu’il avait pourtant essayé. En revanche, il était certain de n’avoir jamais vu cette voiture rouge s’arrêter à cet endroit auparavant.
Wallander revint à l’appartement avec le sentiment qu’un élément venait d’être confirmé, même s’il ne savait pas exactement lequel. S’agissait-il d’une fuite précipitée ? Quand avait-elle été décidée ? Et pourquoi ? Pendant ce temps, Birch avait interrogé tous les policiers affectés à la surveillance de l’immeuble. Avaient-ils repéré une femme dans les environs ? Une femme qui serait venue et repartie, peut-être plus d’une fois ? Mais au contraire de Jonas Haver, les policiers n’avaient pas observé grand-chose. Ils se concentraient sur le porche, sur les gens qui entraient et sortaient, et il n’y avait eu que les habitants de l’immeuble. Wallander, une fois informé de cette réponse, exigea qu’ils identifient chacune de ces personnes. Dans la mesure où quatorze familles vivaient dans l’immeuble, l’escalier fut vite rempli de policiers qui passèrent l’après-midi à contrôler les résidents. Ce fut ainsi que Birch trouva quelqu’un qui avait peut-être fait une observation importante. Il s’agissait d’un homme qui habitait deux étages au-dessus de Katarina Taxell, un musicien à la retraite qui, selon Birch, disait que sa vie se résumait à « rester debout à la fenêtre en regardant tomber la pluie et en entendant dans sa tête la musique qu’il ne jouerait plus jamais ». Il avait été basson de l’orchestre symphonique de Helsingborg et il donnait l’impression — toujours selon Birch — d’être un homme mélancolique et sombre qui vivait dans une grande solitude. Ce matin-là, il pensait avoir vu une femme de l’autre côté de la place. Elle s’était soudain immobilisée et avait reculé de quelques pas. Puis elle avait longuement observé l’immeuble, avant de tourner les talons et de disparaître. Lorsque Birch lui rapporta ces propos, Wallander pensa aussitôt qu’il pouvait s’agir de la femme qu’ils recherchaient. Quelqu’un était venu de l’extérieur et avait découvert la voiture qui n’aurait évidemment pas dû être garée juste devant le porche. Quelqu’un était venu rendre visite à Katarina Taxell. Une nouvelle visite, après celles de l’hôpital.
Pendant toute cette journée, Wallander fit preuve d’une énergie et d’une obstination de grande envergure. Il demanda à Birch de reprendre contact avec les amies de Katarina Taxell pour savoir si l’une d’entre elles avait eu l’idée de lui rendre visite ce matin-là mais s’était ravisée à la dernière minute. La réponse fut unanime et négative. Birch avait essayé d’obtenir du basson à la retraite une description de la femme entrevue sur la place. Mais celui-ci n’avait rien pu lui dire, sinon qu’il s’agissait en effet d’une femme et qu’il l’avait vue vers huit heures du matin. Cette dernière information restait pourtant sujette à caution, dans la mesure où son horloge, son réveille-matin et sa montre indiquaient des heures différentes.
Wallander n’avait cessé d’envoyer Birch en mission à droite et à gauche — il ne semblait pas se formaliser d’être ainsi traité comme un subalterne —, tandis que lui-même commençait à fouiller systématiquement l’appartement de Katarina Taxell. C’était d’ailleurs la première chose qu’il avait demandée à Birch : de lui envoyer quelques techniciens de Lund pour relever les empreintes dans l’appartement, afin de les comparer à celles découvertes par Nyberg. Toute la journée, il était aussi resté en contact téléphonique avec Ystad. Il avait parlé à Nyberg à quatre reprises. Le clip en plastique, qui conservait une très faible trace de parfum, avait été soumis à Ylva Brink. Elle n’avait rien pu affirmer avec certitude. Ce pouvait être le même parfum qu’elle avait senti cette nuit-là, à la maternité, quand la femme l’avait frappée au visage. Mais elle n’en était pas sûre. Tout cela restait vague et confus.
Il parla aussi deux fois à Martinsson. Deux fois à son domicile. Terese était encore sous le choc, bien sûr, effrayée et déprimée. Martinsson était toujours aussi déterminé à donner sa démission et à changer de métier. Wallander parvint à le convaincre d’attendre au moins jusqu’au lendemain avant de signer sa lettre. Il était évident que Martinsson ne pouvait penser à rien d’autre qu’à sa fille ce jour-là, mais Wallander lui fit néanmoins un résumé détaillé des événements. Il était certain que Martinsson l’écoutait, même si ses commentaires étaient distraits et peu nombreux. Il fallait absolument lui conserver sa place dans l’équipe. Éviter que Martinsson ne prenne une décision qu’il regretterait par la suite. Il parla aussi plusieurs fois à Lisa Holgersson. Hansson et Ann-Britt Höglund étaient intervenus avec beaucoup de force à l’école de Terese. Ils avaient eu un entretien individuel, dans le bureau du directeur, avec chacun des trois garçons impliqués dans l’histoire. Ils avaient parlé aux parents et aux professeurs. Ils avaient rassemblé tous les élèves de l’école pour les informer de la situation. Selon Ann-Britt, que Wallander avait également eue au téléphone, c’était Hansson qui leur avait parlé, et il s’était montré excellent. Les élèves étaient scandalisés, les trois garçons s’étaient retrouvés très isolés, et elle doutait que l’événement se reproduise.
Eskil Bengtsson et les autres avaient été relâchés. Mais Per Åkeson allait entamer des poursuites. La mésaventure de la fille de Martinsson ferait peut-être réfléchir un certain nombre de gens. C’était du moins l’espoir formulé par Ann-Britt. Mais Wallander n’en était pas si sûr. Il pensait qu’ils seraient désormais contraints de consacrer beaucoup d’énergie à la lutte contre différentes formes de milices privées.
La nouvelle la plus importante, ce jour-là, arriva cependant par l’intermédiaire de Hamrén, qui avait repris une partie des tâches de Hansson. Vers trois heures de l’après-midi, il avait réussi à localiser Göte Tandvall. Il téléphona aussitôt à Wallander.
— Il tient une brocante à Simrishamn, annonça-t-il. Si j’ai bien compris, il voyage aussi et rachète des antiquités qu’il exporte en Norvège et ailleurs.
— C’est légal, ça ?
— Je ne pense pas que ce soit franchement illégal. Sans doute les prix sont-ils plus élevés là-bas. Ensuite, ça dépend évidemment de quel genre d’antiquités il s’agit.
— Je veux que tu lui rendes visite. Nous n’avons pas de temps à perdre. Et nous sommes déjà assez dispersés comme ça. Prends une voiture, va à Simrishamn. Le plus important, c’est de savoir s’il existait une relation entre Holger Eriksson et Krista Haberman. Cela dit, Göte Tandvall peut détenir d’autres informations susceptibles de nous intéresser.
Hamrén le rappela trois heures plus tard. Il était alors dans sa voiture, à la sortie de Simrishamn. Il avait rencontré Göte Tandvall. Wallander, tendu, attendit la suite.
— C’est un monsieur très résolu, dit Hamrén. À la mémoire très sélective. Il ne se souvenait pas du tout de certaines choses. Dans d’autres cas, il était très sûr de lui.
— Krista Haberman ?
— Il se souvenait d’elle. J’ai eu l’impression qu’elle devait être très belle. Et il est certain que Holger Eriksson l’a rencontrée. Au moins à quelques reprises. Entre autres, il croyait se souvenir d’un matin, de très bonne heure, à la pointe de Falsterbo. Ils observaient le retour des oies. Ou peut-être des grues. Il avait un doute là-dessus.
— Il s’intéresse aux oiseaux, lui aussi ?
— Son père le traînait là-bas sans lui demander son avis.
— En tout cas, conclut Wallander, nous savons l’essentiel.
— Oui, ça paraît coller. Krista Haberman, Holger Eriksson…
Wallander se sentit soudain très mal à l’aise. Avec une clarté effarante, il comprit ce que cela impliquait.
— Je veux que tu retournes à Ystad, dit-il. Et que tu fasses le point sur toutes les informations relatives à la disparition proprement dite. Quand et où Krista Haberman a-t-elle été vue pour la dernière fois ? Je veux que tu fasses un résumé de cette partie de l’enquête. La dernière fois où quelqu’un l’a vue.
— On dirait que tu as une idée en tête.
— Elle a disparu, dit Wallander. On ne l’a jamais retrouvée. Qu’est-ce que cela indique ?
— Qu’elle est morte.
— Plus que cela. N’oublie pas que nous travaillons sur une affaire où des hommes et des femmes ont été exposés à la pire violence qu’on puisse imaginer.
— Tu veux dire qu’elle aurait été assassinée ?
— Hansson m’a donné un aperçu global du rapport d’enquête sur sa disparition. L’hypothèse du meurtre a toujours été présente. Mais comme on ne pouvait rien prouver, c’est toujours resté une hypothèse. En bonne logique policière : pas de conclusions hâtives, laisser toutes les portes ouvertes jusqu’à ce qu’on puisse en fermer une. Peut-être ne sommes-nous pas loin de cette porte.
— Holger Eriksson l’aurait tuée ?
Wallander sentit que Hamrén envisageait cette hypothèse pour la première fois.
— Je ne sais pas. Mais à compter de maintenant, c’est une possibilité dont nous devons tenir compte.
Hamrén promit de s’occuper de ce compte rendu et de le rappeler dès qu’il aurait terminé.
Après avoir raccroché, Wallander quitta l’appartement de Katarina Taxell. Il devait absolument manger quelque chose. Il trouva une pizzeria presque en bas de l’immeuble. Il mangea beaucoup trop vite, ce qui lui donna mal au ventre. Après coup, il aurait été incapable de dire ce qu’il avait avalé.
Il était pressé. L’intuition d’un événement imminent l’inquiétait. Rien ne laissait supposer que la chaîne meurtrière avait été interrompue ; ils travaillaient donc contre la montre. Il se rappela que Martinsson avait promis de reconstituer un tableau chronologique à partir des données de l’enquête. Il s’en serait occupé ce jour-là si Terese n’avait pas été agressée. En revenant à l’appartement de Katarina Taxell, il décida que cela ne pouvait pas attendre. Il s’arrêta sous un Abribus et téléphona à Ystad. Il avait de la chance. Ann-Britt Höglund était là. Elle avait déjà eu le temps de parler à Hamrén et d’apprendre que le lien entre Krista Haberman et Holger Eriksson était confirmé. Wallander lui demanda de dresser ce tableau à la place de Martinsson.
— Je ne sais pas si c’est important, dit-il. Mais nous en savons trop peu sur les déplacements de cette femme. Un emploi du temps fera peut-être aussi apparaître un centre géographique…
— Maintenant tu parles carrément au féminin, remarqua Ann-Britt.
— Oui, c’est vrai. Mais nous ne savons pas si elle est seule. Nous ne savons pas quel rôle elle joue.
— Qu’est-il arrivé à Katarina Taxell, d’après toi ?
— Elle est partie. Cela s’est passé très vite. Quelqu’un a découvert que l’immeuble était surveillé. Elle est partie parce qu’elle avait quelque chose à cacher.
— Est-ce possible qu’elle ait tué Eugen Blomberg ?
— Katarina Taxell est un maillon de la chaîne — à supposer qu’on puisse relier des maillons entre eux, dans cette affaire. Elle ne représente ni un début, ni une fin. J’ai du mal à me représenter qu’elle ait tué quelqu’un. Elle fait sans doute partie du groupe de femmes qui ont subi des violences.
Ann-Britt Höglund parut sincèrement surprise.
— Elle a été maltraitée, elle aussi ? Je ne le savais pas.
— Elle n’a peut-être pas été battue ou tailladée à coups de couteau. Mais je soupçonne qu’elle a pu être victime d’une autre manière.
— Violences psychologiques ?
— À peu près.
— De la part de Blomberg ?
— Oui.
— Pourtant, elle accepte d’avoir un enfant de lui ? Si tu as raison à propos de la paternité.
— À voir la façon dont elle tenait le bébé, on peut penser que cela ne la rend pas très heureuse. Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de zones d’ombre. Notre travail consiste toujours à bricoler des solutions provisoires. Nous devons faire parler le silence et découvrir le sens caché des mots. Voir au travers des événements, les retourner pour pouvoir les remettre à l’endroit.
— Personne ne nous a expliqué ça, à l’école de police. Tu ne devais pas donner une conférence là-bas, au fait ?
— Jamais de la vie, dit Wallander. Je ne sais pas m’exprimer en public.
— Au contraire. Mais tu refuses de l’admettre. En plus, je crois qu’au fond tu en as envie.
— En tout cas, la question n’est pas d’actualité.
Après coup, il repensa à ce qu’elle avait dit. Avait-il vraiment envie de s’exprimer devant un public de futurs policiers ? Jusque-là, il avait toujours été persuadé que sa résistance était sincère. Soudain il commençait à en douter.
Il quitta l’Abribus et se hâta de regagner l’immeuble sous la pluie. En plus, le vent s’était levé. De retour à l’appartement, il reprit sa fouille méthodique. Dans un carton caché au fond d’une armoire, il trouva une grande quantité de vieux journaux intimes. Le premier datait de ses douze ans. Wallander constata avec surprise que la couverture s’ornait d’une belle orchidée. Katarina Taxell avait continué à tenir son journal sans interruption tout au long de l’adolescence, puis à l’âge adulte, jusqu’en 1993. Mais les dernières annotations remontaient au mois de septembre. Il chercha une suite, en vain. Pourtant, il était persuadé que cette suite existait. Il demanda l’aide de Birch, qui avait terminé sa chasse aux témoins dans l’immeuble.
Birch trouva les clés de la cave de Katarina Taxell. Il lui fallut une heure pour la fouiller. Aucune trace de journal intime. Wallander avait à présent la conviction qu’elle avait emporté les derniers cahiers avec elle. Ils se trouvaient dans le sac Adidas qu’elle avait déposé dans le coffre de la Golf rouge.
Pour finir, il ne lui restait plus qu’à examiner le contenu du bureau. Il avait déjà parcouru hâtivement les tiroirs. Maintenant, il allait le faire à fond. Il s’assit dans le fauteuil ancien aux accoudoirs ornés de têtes de dragon sculptées. Le bureau était en fait un secrétaire, dont le panneau se rabattait pour servir d’écritoire. Des photographies encadrées le surmontaient. Katarina Taxell enfant, assise sur une pelouse ; des meubles de jardin blancs à l’arrière-plan ; des silhouettes floues ; quelqu’un coiffé d’un chapeau blanc. Katarina Taxell assise à côté d’un grand chien, regardant l’objectif bien en face — un nœud dans les cheveux. Le soleil l’éclairait de biais. Autre image : Katarina Taxell avec sa mère et son père, l’ingénieur. Portant la moustache et convaincu de sa propre importance. Physiquement, Katarina Taxell ressemblait plus à son père qu’à sa mère. Wallander prit la photo et la retourna. Aucune indication de date. Photo prise chez un photographe de Lund. Autre image : le jour du baccalauréat. Casquette blanche à visière, collier de fleurs autour du cou. Amaigrie et pâle. Le chien et l’ambiance de la pelouse n’étaient plus qu’un souvenir. Katarina Taxell vivait dans un autre monde. La dernière image. Une photo ancienne, aux contours décolorés. Un paysage aride au bord de la mer. Un couple âgé considérant l’objectif avec raideur. À l’arrière-plan, un trois-mâts sans voile. Wallander pensa que l’image pouvait venir de l’île d’Öland et qu’elle avait été prise vers la fin du siècle dernier. Les grands-parents maternels ou paternels de Katarina Taxell. Là non plus, aucune date au dos. Il reposa la photo à sa place. Aucun homme, pensa-t-il. Blomberg n’existe pas. Cela s’explique. Mais aucun autre homme non plus. Le père, qui doit pourtant exister. Cela signifiait-il quelque chose ? Tout signifiait quelque chose. La question était seulement de savoir quoi. Il examina à tour de rôle les petits tiroirs du haut du secrétaire. Des lettres, des documents. Des factures. De vieux bulletins scolaires. Notes très élevées en géographie. Mauvaises notes en revanche en physique et en mathématiques. Autre tiroir. Des photos d’identité, prises dans un Photomaton. Trois filles serrées l’une contre l’autre, en train de grimacer. Une autre photo, prise à Strøget, la grande rue marchande de Copenhague. Elles étaient assises sur un banc, le visage rieur. Katarina Taxell était la dernière à droite et elle riait, elle aussi. Un autre tiroir avec des lettres. Certaines remontant à 1972. Un timbre représentant la frégate royale Wasa. Si ce secrétaire caché les secrets les plus intimes de Katarina Taxell, alors elle n’a pas de secrets, pensa Wallander. Une vie impersonnelle. Pas de passions, pas d’aventures estivales dans les îles grecques. En revanche, de très bonnes notes en géographie. Il continua. Rien ne retint son attention. Puis il passa aux trois grands tiroirs du bas. Toujours pas de journaux intimes. Même pas un agenda. Wallander éprouvait une certaine répugnance à s’enfoncer ainsi dans des strates successives de souvenirs impersonnels. La vie de Katarina Taxell ne laissait pas de trace. Il ne l’apercevait pas. S’apercevait-elle elle-même ?
Il repoussa le fauteuil. Referma le dernier tiroir. Rien. Il n’en savait pas plus qu’avant. Il fronça les sourcils. Quelque chose ne collait pas. Si sa décision de partir avait été précipitée, ce dont il ne doutait pas, elle n’avait pas eu le temps de faire le tri et de prendre tout ce qu’elle aurait éventuellement voulu cacher. Les journaux intimes se trouvaient à portée de main. Elle aurait pu les emporter même en cas d’extrême urgence. Mais il y avait toujours, dans la vie d’un être humain, un coin de désordre. Ici, il n’y avait rien. Il se leva et écarta légèrement le secrétaire du mur pour jeter un coup d’œil derrière. Rien. Il se rassit pensivement. Il avait pourtant vu quelque chose. Il ne s’en rendait compte que maintenant. Immobile, il tenta de faire revenir l’image. Ce n’étaient pas les photographies, ni les lettres. Qu’était-ce donc ? Les bulletins scolaires ? Le contrat de location ? Les factures de carte bleue ? Rien de tout cela. Que restait-il alors ?
Le meuble, pensa-t-il. Le secrétaire. Puis cela lui revint. Les petits tiroirs. Il ouvrit l’un d’entre eux. Puis le suivant. Les compara. Puis il les enleva tout à fait et examina la cavité. Rien. Il remit les tiroirs à leur place. Ouvrit le tiroir supérieur du côté gauche. Puis les autres. Ce fut alors qu’il comprit. Les tiroirs n’avaient pas la même profondeur. Il tira le plus petit et le retourna. Il avait un double fond. Celui-ci contenait un seul objet, qu’il prit et déposa devant lui sur le rabat.
Un indicateur des chemins de fer. Printemps 1991. Les horaires des trains entre Malmö et Stockholm.
Il sortit les autres tiroirs, l’un après l’autre. En trouva un deuxième qui avait un double fond. Vide.
Il se cala confortablement dans le fauteuil et considéra la brochure des chemins de fer. Il ne comprenait pas quelle importance elle pouvait avoir. Plus étrange encore : pourquoi avait-elle été cachée ? Il était convaincu qu’elle ne pouvait pas se trouver là par hasard. Birch entra au même moment.
— Regarde ça, dit Wallander.
Birch s’approcha.
— Voilà ce que j’ai trouvé dans le tiroir secret de Katarina Taxell.
— Des horaires de train ?
Wallander secoua la tête.
— Je ne comprends pas, dit-il.
Il feuilleta le document, page à page. Birch avait avancé une chaise et s’était assis à côté de lui. Wallander continua de tourner les pages. Aucune annotation, aucune page écornée, s’ouvrant d’elle-même. À l’avant-dernière, il s’immobilisa. Birch avait réagi, lui aussi. Un départ de Nässjö était souligné. Nässjö-Malmö. Départ : 16 h. Arrivée à Lund : 18 h 42. Malmö : 18 h 57. Quelqu’un avait souligné tous ces chiffres. Wallander consulta Birch du regard.
— Ça te dit quelque chose ?
— Rien.
Wallander reposa le document.
— Katarina Taxell peut-elle avoir un lien quelconque avec Nässjö ? demanda Birch.
— Pas que je sache. Mais c’est possible, bien sûr. Notre plus grande difficulté, dans l’immédiat, c’est que tout paraît malheureusement à la fois pensable et possible. Il n’y a rien, aucun détail, aucune coïncidence, que nous puissions considérer d’emblée comme secondaire.
Wallander avait reçu quelques sacs plastique du technicien qui avait passé la journée à chercher des empreintes digitales n’appartenant ni à Katarina Taxell, ni à sa mère. Il y glissa l’indicateur des chemins de fer.
— Je l’emporte, dit-il. Si tu n’as pas d’objection.
Birch haussa les épaules.
— Tu ne peux même pas t’en servir pour connaître les horaires, dit-il. Il est périmé depuis trois ans et demi.
— Je prends rarement le train.
— C’est reposant, parfois. Je préfère le train à l’avion. On a le temps de réfléchir.
Wallander pensa à son dernier voyage en train. Lorsqu’il était revenu d’Älmhult. Birch avait raison. Il avait même dormi un moment au cours de ce voyage.
— On n’arrivera à rien de plus dans l’immédiat, dit-il. Je crois qu’il est temps pour moi de retourner à Ystad.
— On ne lance pas d’avis de recherche, pour Katarina Taxell et son bébé ?
— Pas encore.
Ils quittèrent l’appartement. Birch ferma la porte à clé. Dehors, la pluie avait presque cessé. Le vent était froid et soufflait par rafales. Il était déjà vingt heures quarante-cinq. Ils se séparèrent devant la voiture de Wallander.
— Et pour la surveillance de l’immeuble ? demanda Birch.
Wallander réfléchit.
— On continue jusqu’à nouvel ordre. N’oubliez pas la porte de service, cette fois.
— Que peut-il arriver, à ton avis ?
— Je ne sais pas. Mais les gens qui disparaissent choisissent parfois de revenir.
Il démarra. Quitta la ville. L’automne enveloppait la voiture. Il mit le chauffage. Mais il sentait qu’il avait encore froid.
Et maintenant ? pensa-t-il. Katarina Taxell a disparu : Après une longue journée à Lund, je reviens à Ystad avec un sac en plastique contenant un vieil indicateur des chemins de fer.
Malgré tout, ils avaient franchi une étape importante ce jour-là. Holger Eriksson connaissait Krista Haberman. Ils avaient réussi à établir un lien indirect entre les trois hommes assassinés. Il accéléra malgré lui. Il voulait connaître le plus vite possible le résultat des recherches de Hamrén. À la sortie vers l’aéroport de Sturup, il se gara devant l’arrêt de bus et appela Ystad. On lui passa Svedberg. Avant toute chose, il demanda des nouvelles de Terese.
— Elle reçoit beaucoup de soutien de la part de l’école et des autres élèves. Mais ça prendra du temps.
— Et Martinsson ?
— Il est abattu. Il parle de démissionner.
— Je sais. Mais je ne pense pas qu’il le fera forcément.
— Tu es sans doute le seul qui puisse le faire changer d’avis.
— C’est bien mon intention.
Puis il lui demanda s’il s’était produit quelque chose d’important. Svedberg était mal informé. Il venait de revenir au commissariat après un entretien avec Per Åkeson, afin que celui-ci l’aide à obtenir le rapport d’enquête sur la mort de la femme de Gösta Runfeldt.
Wallander lui demanda de réunir l’équipe pour vingt-deux heures.
— As-tu vu Hamrén ? demanda-t-il enfin.
— Il est en train de relire le dossier Krista Haberman en compagnie de Hansson. Il y avait urgence, si j’ai bien compris.
— Vingt-deux heures, répéta Wallander. S’ils pouvaient avoir fini d’ici là, je leur en serais reconnaissant.
— Ils sont censés retrouver Krista Haberman d’ici là ?
— Pas tout à fait. Mais presque.
Wallander posa son téléphone portable sur le siège du passager. Il resta un instant assis sans bouger, dans le noir, avant de redémarrer. Il pensait au tiroir à double fond. Le tiroir secret de Katarina Taxell qui contenait un vieil indicateur des chemins de fer.
Il n’y comprenait rien. Rien du tout.
À vingt-deux heures, ils étaient réunis. Le seul qui manquait était Martinsson. Ils commencèrent par évoquer les événements de la matinée. Tout le monde savait que Martinsson avait décidé de démissionner.
— Je vais lui parler, dit Wallander. Je veux savoir s’il a pris une décision définitive. Si c’est le cas, personne ne peut l’en empêcher.
Ils n’en dirent pas plus. Wallander résuma brièvement sa journée à Lund. Es firent un tour d’horizon des raisons possibles de la disparition de Katarina Taxell et de ses éventuels motifs. Serait-il possible de localiser la voiture rouge ? Combien de Golf rouges y avait-il, après tout, en Suède ?
— Une femme avec un nouveau-né ne peut pas disparaître sans laisser de trace, conclut Wallander. Je crois que, dans l’immédiat, le mieux est de nous exhorter à la patience. Nous devons travailler à partir des éléments dont nous disposons.
Il se tourna vers Hansson et Hamrén.
— La disparition de Krista Haberman. Un événement survenu il y a vingt-sept ans.
Hansson fit un signe de tête à Hamrén.
— Tu voulais connaître les détails de la disparition proprement dite, dit Hamrén. La dernière fois que quelqu’un l’a vue, c’était à Svenstavik, le mardi 22 octobre 1967. Elle fait une promenade dans la ville. Tu y as été, tu peux imaginer le décor, même si le centre a été reconstruit depuis. Elle avait l’habitude de se promener. Le dernier à l’avoir vue est un bûcheron qui arrive de la gare, à vélo. Il est alors seize heures quarante-cinq. Il fait déjà nuit. Mais elle marche à l’endroit où la rue est éclairée. Il est certain que c’est elle. Après cela, personne ne l’a plus revue. Plusieurs témoignages concordants affirment qu’une voiture étrangère aurait traversé la localité ce soir-là. C’est tout.
Wallander resta silencieux.
— Quelqu’un a-t-il dit de quelle marque était cette voiture ? demanda-t-il ensuite.
Hamrén fouilla dans ses papiers. Puis il secoua la tête et quitta la pièce. Il revint presque aussitôt avec un autre dossier. Personne ne prit la parole. Il finit par trouver ce qu’il cherchait.
— L’un des témoins, un fermier du nom de Johansson, affirme que c’était une Chevrolet. Une Chevrolet bleu nuit. Il était sûr de son fait. Il y avait eu autrefois à Svenstavik un taxi du même modèle. Sauf qu’il était bleu ciel.
Wallander hocha la tête.
— Svenstavik est loin de Lödinge, dit-il lentement. Mais si je ne me trompe pas, Holger Eriksson vendait des Chevrolet à cette époque.
On aurait entendu une mouche voler dans la salle.
— Je me demande s’il est possible que Holger Eriksson ait fait le long voyage jusqu’à Svenstavik, poursuivit-il. Et si Krista Haberman a pu revenir avec lui en Scanie.
Il se tourna vers Svedberg.
— Eriksson possédait-il déjà sa ferme à cette époque ?
Svedberg hocha la tête.
Le regard de Wallander fit le tour de la table.
— Holger Eriksson a été empalé dans un fossé, dit-il. Si nous avons des raisons de penser que le meurtrier tue ses victimes d’une façon qui reflète des crimes antérieurs, je crois que nous pouvons en tirer une conclusion extrêmement désagréable.
Il espérait se tromper. Mais il ne pensait plus que ce fût le cas.
— Je crois que nous devons commencer à chercher sur les terres de Holger Eriksson, dit-il. Il se pourrait bien que Krista Haberman y soit enterrée quelque part.
Il était vingt-deux heures cinquante, le mercredi 19 octobre.